La musique et la "liturgie chorale du peuple de Dieu" à
L'ABBAYE DE SYLVANES
André Gouzes
André Gouzes (1943-2024) est né à Brusque et il est resté très attaché à sa région d’origine :
« Je suis fils de cette terre. Je suis né dans ce Rouergue méridional, en pleine guerre. Brusque , comme les autres villages alentour, avait gardé une organisation sociale, une identité religieuse qui le tenait plus près des siècles précédents que de cette fin du XXe siècle. Je me dis souvent que j’ai planté mes racines dans le Moyen-Âge. Nous vivions dans une société rurale très solidement organisée, avec des structures familiales fortes, des traditions de convivialité en partie liées au fait qu’au quotidien chacun dépendait étroitement de l’autre, son voisin (Sylvanès, histoire d’une passion, 2010, p. 22).
Au milieu des années 1965-1975, André Gouzes a été un des principaux artisans, avec les frères Jean-Philippe Revel et Daniel Bourgeois, de La Liturgie Tolosane des Prêcheurs, devenue ensuite Liturgie Chorale du peuple de Dieu (1998), un corpus liturgique en français et en polyphonie de plus de 3000 pages. Le frère André en a expliqué lui-même la genèse et la démarche créative :
« En des temps difficiles (pour la liturgie), à Toulouse d’abord chez nos frères dominicains et à Sylvanès ensuite, nous avons cru à un retour de la beauté dans la célébration des mystères sacrés. Nous n’avons pas d’abord travaillé pour des artistes ou des professionnels, mais pour d’humbles et parfois pauvres communautés religieuses ou paroissiales. Ceci explique pourquoi nous avons toujours cherché la simplicité des formes mélodiques plus volontiers modales, la simplicité des structures harmoniques, – souvent stylisées dans l’écriture faux-bourdon -, la psalmodie et la cantillation des versets responsoriaux. Nous avons constaté que ces formes avaient une aptitude inégalée à résister à l’usure du temps, parce que plus apte à économiser l’énergie émotive, en la canalisant et l’intériorisant » (« La liturgie, mémoire de Dieu, mémoire des hommes », dans Pierre d’angle, n° 7/2001, p. 35) .
La « Messe de Sylvanès » (1987), écrite pour la « petite schola de la paroisse », est un bel exemple du caractère simple et populaire du faux-bourdon souvent utilisé par André Gouzes. Ainsi, « dans la plus grande simplicité des moyens, il est toujours possible d’accéder à la plénitude d’une harmonie simple et forte, chemin vers l’harmonie intérieure de l’être et la plénitude de la communion ».
L’installation du fr. André à Sylvanès en 1976, fut un retour aux sources avec la création de l’Association des Amis de Sylvanès (1977) et la renaissance de l’Abbaye. 50 ans après le début de cette aventure, l’intuition des premières années reste intacte :
« Notre volonté de donner à Sylvanès une double vocation spirituelle et culturelle s’est traduite par l’émergence de deux publics très distincts. Il existe un premier public motivé par la vie liturgique…. des gens qui aiment assister le dimanche à la messe, lors des grandes fêtes liturgiques ou encore durant l’été où elles remplissent la nef de l’église. Venus de toute la France, de plus loin encore, pour échouer dans ce trou perdu, ils sont sensibles au climat spirituel de l’abbaye. Ils ne viendraient pas d’aussi loin s’ils ne trouvaient pas ici quelque chose d’irremplaçable. Comment ne pas ressentir en effet à quel point cette église est une véritable colonne de la foi ? Cette nef, la plus large de toutes les églises cisterciennes, aux flancs véritablement maternels, recèle un mystère d’engendrement spirituel. Sylvanès est un lieu qui nourrit l’âme autant qu’ il étoffe la voix, qui grandit l’homme sans exaltation… L’autre public est motivé, lui, par la dimension culturelle de l’abbaye, mise en œuvre par Michel Wolkowitsky et son équipe. C’est le public qui vient chaque année la visiter, c’est aussi le public du Festival qui n’est pas spécialement attiré à Sylvanès par la prière ou la liturgie mais par la beauté du site et la qualité des concerts qui y sont donnés. Là encore rien de contradictoire avec la fonction sacrée d’une abbaye. Il y a là une fécondation mutuelle et permanente entre la prière, la vie spirituelle et l’art « (Sylvanès…p. 133 et 135).
Aujourd’hui, ce haut lieu de culture, d’art et de spiritualité qu’est l’abbaye de Sylvanès, labellisée Centre culturel de rencontre en 2015, a plus que jamais la musique et le dialogue des cultures au cœur de son projet avec pour objectifs : expérimenter, partager, transmettre. Atteint par la maladie d’Alzheimer, accusé d’abus en 2021 sans pouvoir se défendre, André Gouzes est mort à Gramond le 23 août 2024. Il repose au cimetière de Sylvanès, au chevet de ce qui restera pour toujours « son » abbatiale.
« Il m’est arrivé de penser que si l’histoire me gardait, je saurais en rire et si elle me rejetait, j’en aurais bien la paix » (Sylvanès, … p. 223).
La voix d’André
Le 27 novembre 1983, le frère André prononçait une de ses plus belles homélies. C’était pour le 1er dimanche de l’Avent à Sylvanès. Elle contient les thèmes favoris de sa prédication : la fin des temps et le retour du Christ ; la Transfiguration et la gloire ; l’homme divisé en manque de Dieu ; la liturgie et les noces éternelles ; les symptômes du nihilisme contemporain… Le 27 août 2024, pour ses obsèques, nous avons de nouveau entendu la voix d’André après l’Évangile. Plutôt que de parler de lui, nous avons préféré lui laisser la parole.